Paris, le 5 juin 2026
Une mobilisation remarquable a marqué ces cinq jours de manifestation à Tirana. Une question revient souvent : pourquoi davantage de personnes ne réagissent-elles pas encore ?
La réponse n’est pas toujours la peur, ni l’indifférence*.
La génération qui a aujourd’hui entre 50 et 60 ans s’est formée dans un système où toute contestation était punie. Pendant des décennies, les gens ont appris à se taire, à ne pas se faire remarquer, à ne pas défier l’autorité. Même après la chute de la dictature, beaucoup de ces mécanismes sont restés profondément ancrés dans les consciences.
Le pays peut sortir de la dictature ; la dictature, elle, ne sort pas toujours immédiatement de l’homme.
Une autre partie de la société s’est libérée de cette peur. Mais elle a perdu autre chose : l’espérance. Après trente-six années de transition, de nombreux citoyens ont acquis la conviction que rien ne change. Ils ont vu la corruption, l’impunité, la concentration du pouvoir et les promesses non tenues.
La mémoire collective porte encore des blessures ouvertes. Le 21 janvier demeure, pour beaucoup d’Albanais, le symbole du moment où le conflit politique a fait des victimes (dont certains, selon une perception largement répandue, auraient été visés en raison de leur influence, dans des assassinats demeurés non élucidés à ce jour, contribuant à réactiver un climat de crainte que beaucoup croyaient révolu) et où la confiance dans l’État a été profondément ébranlée. De même, de nombreux anciens militants et participants aux mouvements citoyens ou au mouvement étudiant de 2018 ont exprimé la conviction que la politique a pénétré des espaces qui auraient dû rester indépendants. Aujourd’hui, la méfiance est devenue telle que beaucoup de citoyens perçoivent une influence partisane presque partout ; les réseaux de patronage politique sont même perçus comme présents au sein des communautés albanaises établies à l’étranger.
Le silence ne doit donc pas être interprété comme une approbation. Il est souvent le résultat de deux blessures distinctes : la peur héritée et l’espérance perdue.
Pourtant, l’histoire montre qu’aucune société ne change lorsqu’elle se persuade que le changement est impossible. Tout pouvoir, aussi solide qu’il paraisse, repose sur une conviction unique : que les citoyens continueront à croire qu’ils sont impuissants.
Ceaușescu et Elena Ceaușescu regardaient le monde avec un étrange aveuglement et ne comprirent rien jusqu’à leur exécution. Louis XVI, lui aussi, se rendit avec étonnement à la guillotine dressée sur la place de la Révolution à Paris, le 21 janvier 1793, ouvrant un précédent majeur dans l’histoire moderne : celui selon lequel même un monarque absolu peut être jugé par la Nation.
Et c’est précisément là que commence le changement.
Monsieur le Premier ministre albanais, comprenez le moment. Lorsqu’une part croissante de la société perd confiance dans les institutions, la responsabilité d’un dirigeant n’est pas de resserrer davantage son emprise sur le pouvoir, mais d’écouter.
Démissionnez.
Les grands renversements historiques, comme celui des régimes totalitaires, se produisent rarement sans affrontement ; l’Albanie a eu la chance d’échapper à ce destin. Aujourd’hui, elle a besoin d’une issue démocratique, d’institutions crédibles et d’un retour de la confiance publique.
L’Histoire vous jugera non seulement sur la durée de votre gouvernement, mais aussi sur votre capacité à avoir, le moment venu, le jour venu, la sagesse de vous retirer.
Sur le boulevard manifeste aujourd’hui, en grand nombre, la belle jeunesse albanaise. Nous l’avons vue le 1er juin, symboliquement accompagnée de ses enfants en poussette. C’est la partie la plus généreuse, la plus tolérante et la plus prometteuse de la nation.
Mais il existe aussi une autre Albanie : celle qui vit encore dans une pauvreté extrême et qui n’est pas encore montée jusqu’à la capitale pour faire entendre sa voix.
Il ne sera pas aussi confortable de lui faire face.
Réfléchissez.
*En outre, une partie importante de la population travaille dans l’administration ou entretient des liens de dépendance et d’intérêt avec le pouvoir en place.
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