Durrës, Albania, August 30, 2026.
“Quand quelque chose de terrifiant entre dans le quotidien, on finit par ne plus le voir.”
Assise près d’un ancien bunker communiste, au bord de l’Adriatique, je me demande : que peut savoir la fiction que l’archive ne sait pas ? Le béton est toujours là, face au sable et à la mer. Autrefois, ce bunker surveillait l’horizon, dans l’attente d’un ennemi qui pouvait surgir. On passait devant, on vivait à côté. À force, peut-être, on ne le voyait même plus.
Aujourd’hui, je suis assise contre ce même béton, pieds nus, face à la mer. Le bunker est toujours là, mais il ne sert plus à rien. Ce qui avait été construit pour surveiller, défendre, effrayer est devenu un endroit où s’adosser. Je m’y installe presque sans y penser. Le béton est sous moi. La mer, devant.
Peut-être la contre-archive commence-t-elle là : dans ce qui reste, lorsqu’un autre corps, un autre temps, un autre récit viennent habiter les traces de l’histoire. L’archive peut conserver le bunker, sa date, sa fonction militaire, sa place dans la dictature. Mais que peut-elle garder de la vie à son ombre ? La peur devenue habitude, le silence qui ne semblait même plus être du silence, ces petits gestes par lesquels on apprenait à vivre dans l’anormal comme s’il était normal.
La fiction commence là où le document se tait. Elle n’efface pas l’archive et n’a pas à rivaliser avec les faits. Elle entre dans ses silences. Le bunker atteste que la dictature a existé. La fiction cherche ce qui reste lorsque les gardes sont partis, que l’ennemi imaginé a disparu et que cette architecture de la peur est toujours là, face à la mer.
Architecture De La Peur
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Figure … Klara Buda beside a communist-era bunker on the Adriatic coast, Durrës, Albania, August 30, 2026. Photograph by Vigan Dervis. Private collection of the author.