Refuser signifie ne pas accepter, ne pas accepter ce qui est imposé ; et cela dépend à la fois de la position personnelle et de la position générale. Le refus le plus réel est celui qui repose sur la conviction, et la conviction sur l’argument — ou sur la thèse, pour employer la terminologie de la Grèce antique. Quoi qu’il en soit, il faut dire que le refus se réalise dans l’aporie insoluble du rapport trichotomique imposition–acceptation–refus. L’être humain est fondamentalement lié, ou même pris au piège, dans cette aporie, car la vie elle-même et ses actes sont constitués de ces éléments du rapport. Nous devons toujours approuver ou refuser quelque chose, et, de manière subordonnée, ces deux possibilités procèdent de l’imposition.
Autrement dit, la question du refus peut être posée et comprise comme un geste quotidien. La vie se développe toujours à l’intérieur de cette aporie ; c’est ainsi que le refus se déploie dans l’existence. En tant que geste individuel, le refus se manifeste également dans les sphères les plus intimes de la vie humaine : dans la joie, dans la peine, dans l’amour. De ce fond subjectif et philosophique, il se transpose dans la vie collective, où l’individu se trouve constamment entre l’acceptation et le refus, tant personnels que collectifs. Dans le processus collectif, ce sont la conviction de l’individu, sa formation familiale, sociale et intellectuelle qui jouent un rôle décisif.
Aussi bien sur le plan individuel, et plus encore sur le plan collectif, l’imposition est un acte répressif ou oppressif, car elle procède d’un ordre, d’un système de choses, comme le constate R. Jakobson. Et par le refus, soit nous nous libérons de l’oppression, soit nous en devenons les victimes, ses prisonniers. À ce niveau, l’être humain n’a fondamentalement que deux réponses possibles, simples et brèves : oui ou non, mais les voies de leur réalisation sont diverses.
Le refus s’élève contre l’imposition lorsqu’elle est répressive, lorsqu’elle insiste de manière impérative, sans conviction, sur l’acceptation de quelque chose. Ordinairement, des choses diverses sont proposées à l’individu, tant sur le plan personnel que collectif ; elles lui sont imposées par différents groupes individuels ou professionnels, puis par le pouvoir et par les divers systèmes du monde moderne. Ces impositions sont plus lourdes encore, car elles se font au nom de quelque chose de général : le pouvoir des groupes et des individus prétend généralement représenter l’universel, ou le peuple, pour parler dans le jargon politicien.
À partir de là, on peut constater que l’être humain, dans sa vie et dans la vie collective, se trouve toujours entre le représentatif et l’existant. L’imposition devient plus complexe lorsqu’elle s’inscrit dans le cadre du représentatif, car l’existant s’éloigne alors de l’individu de plusieurs degrés. Autrement dit, de manière plus concrète et plus proche : il s’agit du rapport entre la vérité et la vérité représentée. C’est sur ces bases fondamentales que se construit le pouvoir, individuel et collectif ; et lorsque ce rapport se réalise au mieux, ou dans l’intérêt de l’être humain, alors apparaît une plus grande liberté — ou, pour employer une terminologie philosophique et sociale, une démocratie.
La meilleure démocratie est celle qui n’impose pas le représentatif, mais qui offre à la fois le représentatif et l’existant. C’est ici qu’apparaît un autre facteur dans la résolution de l’aporie imposition–acceptation–refus : le problème profondément humain du choix libre (choix libre, liberal choice). Le choix libre suppose la détermination de l’individu de manière autonome, la possibilité de choisir entre ce qui est imposé et le refus.
L’être humain atteint cette possibilité à travers la forme du plébiscite individuel, du référendum individuel et collectif. Sur le plan individuel, ce plébiscite se déroule à l’intérieur même de l’individu ; sur le plan collectif, il devient plus complexe. Le plébiscite portant sur des questions sociales, historiques, politiques ou culturelles générales se développe sous des formes plus compliquées : l’individu subit diverses oppressions de la part des groupes et du pouvoir afin d’accepter la forme imposée, liée à des intérêts nationaux, idéologiques, sociaux, étatiques ou autres. En général, la possibilité du choix libre se trouve presque toujours manipulée, car des intérêts divers étouffent le choix libre — donc l’individu — et sans l’individu, il n’y a pas de collectivité stable et juste.
Pour parvenir à une acceptation plus recevable, l’individu ou la collectivité se déclarent alors à travers le consensus, l’accord des parties opposées et différentes. Afin de réaliser au mieux le plébiscite, il convient d’abord de fournir des arguments raisonnables pour convaincre ou pour réfuter l’adversaire, comme le disait Cicéron, selon les lois ou l’art de la rhétorique. Au-delà du plébiscite ou du référendum, qui prennent en compte l’opinion de la majorité, le consensus permet d’atteindre un équilibre entre les positions de tous les facteurs de la décision libre, car il arrive que même l’opinion de la majorité, sous l’effet de facteurs manipulateurs, soit erronée.
La manipulation trouve le moins de prise dans le consensus, où se vérifie l’égalité des composantes d’une structure, d’un système ou d’une collectivité.

