Msg Kristofor – une vie au service de l’orthodoxie albanaise

Le 5 juin 1948, lors de la réunion du Bureau politique, entre autres sujets, le dictateur Enver Hoxha a discuté de Mgr Kristofor Kisi, le qualifiant d’agent de l’Occident, qui ne souhaitait pas l’approche de l’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie avec le Patriarcat de Moscou. Hoxha prétendait que Mgr Kristofor, lors de la visite de la délégation russe, avait tenté de se lier avec la Légation française à Tirana, pour recevoir des instructions de l’Occident. Après cette fausse accusation, le dictateur Enver Hoxha pensait que Kisi devait être écarté de la direction de l’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie.

Klara Buda
Mgr Kristofor, métropolite de Berat, Vlora et Kanina, photographié en 1923 à l’âge de 42 ans.

Msg Kristofor

Kristofor Kisi (1881-1958) se distingua comme une figure prééminente dans l’établissement de l’autocéphalie et le renouveau de l’orthodoxie en Albanie. Originaire du quartier ‘Kala’ à Berat, il grandit dans un environnement marqué par une riche histoire.

Mgr Pierre Batiffol, qui visita la ville dans les années 1880 offre une description vivante de Berat dans son ouvrage Les manuscrits grecs de Bérat d’Albanie et le Codex purpureus (1886) : « … il faut une quinzaine d’heures, à cheval, pour aller du port le plus voisin, Avlona Vlorë, à Bérat : il n’y a pas de route. La ville est turque (…) mais la foule, comme la langue, est albanaise. La ville haute est entourée de vieilles murailles byzantines demi-ruinées : c’est le Kastro, terre grecque et chrétienne, où l’on ne rencontre pas une boutique, pas une mosquée. [1]»

Selon un accord entre le Sultan et le Patriarche de Constantinople, le culte orthodoxe bénéficie d’une tolérance prudente. Les fidèles sont contraints à la discrétion, mais leurs lieux de culte restent inviolés. Batiffol précise : « La population [du Kastro et Faubourg Mangalem] y est exclusivement hellénique. » Toutefois, je dois rectifier son affirmation : la population est intégralement albanaise, mais ils parlent couramment le grec, car il n’y ait pas d’école en langue albanaise ; l’occupant turc ne permette pas l’enseignement en albanais. Néanmoins, des accords, toujours entre le Sultan et le Patriarche orthodoxe autorisent des écoles en langue grecque. C’est la raison pour laquelle les Albanais orthodoxes de Kala et Mangalem parlent et prient en grec, c’est la seule langue qui leur est permis pour s’instruire, refuser voulait dire rester analphabète. Les cérémonies religieuses se font aussi en grec. Ma grand-mère et mon grand-père maternels, albanais originaires du quartier que Batiffol nomme ‘faubourg Mangalem‘, parlaient couramment le grec, ayant été éduqués dans ces écoles. C’est leur témoignage oral que je vous confie ici. Ils n’étaient pas grecs, mais albanais et leur arbre généalogique remonte de plusieurs générations.

Kristofor Kisi (Sotir Kisi), qui était l’oncle de mon père, est né au Kastro (Kala) le nom de ce quartier ainsi que celui de Mnagalem, sont reste inchangé depuis au moins le XIII e siecle[2], que Batiffol d écrit ainsi :  « [Au Kastro] , Là se trouve maison épiscopale, la « sainte métropole • J’étais descendu dans le Kastro et j’y avais loué une maison dont les fenêtres s’ouvraient sur les remparts : on y avait comme une vision de la vie byzantine • dans le thème de Belgrade » au moyen âge (1). J’ai été reçu dans la • métropole • par l’archevêque orthodoxe, un prélat excellent et d’une grande érudition, M. Anthime Alexoudis. Métropolitain d’un vaste diocèse, il (…) l’a bien méritée. Il a relevé des inscriptions, (…) réuni dans sa maison une collection modeste mais précieuse d’objets antiques (3), et l’on ne pourrait lui savoir trop de gré de la bonne grâce avec laquelle il fait les honneurs de sa métropole. »

Dans l’écrin bilingue de l’albanais et du grec, le jeune Sotir Kisi, imprégné dès son plus jeune âge des rites orthodoxes, franchit les portes de la vénérable école théologique de Halki. Élevé dans les hauteurs de sa Kala natale à Berat, d’où il pouvait admirer la vallée de l’Osum serpenter autour de la montagne Shpirag — ce théâtre légendaire des luttes pour la survie de l’Albanie —, l’enfant prodige élargit son horizon au-delà des rives confinées de sa terre. Sur l’île de Heybeliada, au cœur de la mer de Marmara, le monde byzantin lui dévoila ses trésors.

Il acheva avec brio ses études supérieures, défendant une thèse érudite qui portait sur « L’origine de la vie monastique ». Scientifique de vocation, il se prit d’affection et de respect pour cette existence cloîtrée – il allait en retraite monastique plus tard dans sa vie – après avoir exercée pour environ une décennie, le métier de professeur de sciences. Les athées peuvent arguer de l’inutilité des religions, mais nul ne peut nier aujourd’hui que ce sont ces longues années de retraite monastique, consacrées à l’étude des textes sacrés, qui ont préservé le savoir antique. Sans ces ascètes érudits, beaucoup de connaissances ne seraient pas parvenues jusqu’à nous et seraient perdues à jamais, englouties dans les abysses de l’oubli.

Sotir Kisi clôtura avec distinction ses études supérieures en théologie, décrochant en 1906 son diplôme de la renommée École théologique de Halki*. Sa thèse, dédiée à la vie monastique et fruit de deux années de labeur, lui révéla une profonde affinité pour l’érudition. La vaste bibliothèque de l’école nourrit sa passion pour l’enseignement et attisa son intérêt particulier pour la chimie. Après avoir achevé ses études théologiques en 1908, il retourna en Albanie et commença à enseigner au lycée Jovan Banga à Korçë. Pendant près d’une décennie, il y transmit non seulement son amour pour les sciences, mais aussi une fascination spécifique pour la chimie. Plus tard, il allait construire un riche laboratoire de chimie au sein même de l’église de Saint Procope. Toutefois, juste avant la Guerre balkanique, un profond appel le conduisit à Constantinople, où il fut ordonné prêtre en 1916, marquant une nouvelle étape dans son engagement spirituel et éducatif.

Il servit comme prêtre principal à Makrohor. Ultérieurement, il fut ordonné évêque de Sinada, charge qu’il conserva jusqu’en 1923. Cette année-là, conscient des efforts des orthodoxes albanais pour obtenir l’autocéphalie, Mgr Kristofor rentra volontairement en Albanie, où il prit la direction de la Métropole de Berat, portant le titre de “Métropolite de Berat, Vlora et Kanina”.

Le 21 novembre 1923, Mgr Kristofor et Mgr Jerotheo conférèrent l’ordination épiscopale à Theofan Noli dans l’église “Saint-Georges” à Korçë.

L’autocéphalie de l’Église orthodoxe albanaise a été proclamée de facto en 1922, lors du premier congrès ecclésiastique tenu à Berat. Autoproclamée unilatéralement, l’autocéphalie n’était pas reconnue par le Synode.[3]

En 1922, conformément au souhait exprimé par le Congrès, le gouvernement albanais a nommé une délégation et l’a autorisée à se rendre à Constantinople pour demander au Patriarcat œcuménique l’acte de reconnaissance de l’autocéphalie établie par le Congrès de Berat. Le Patriarcat œcuménique de Constantinople n’accepta pas.

En 1929, Mgr Kristofor se retira au monastère et évita de participer aux actions anti-canoniques au sein de l’Église orthodoxe albanaise. En 1934, Mgr Kristofor devint “Métropolite de Korçë”.

«Son Excellence, Kristofor Kisi, a également négocié avec le Vatican, afin de créer une pression équilibrante contre l’élan venant du Patriarcat, pour purifier l’Église orthodoxe albanaise de l’influence de Fan Noli et de Visarion Xhuvani. Kisi, bien qu’il soit arrivé au pouvoir comme un compromis, n’a jamais perdu le contact avec ses deux prédécesseurs, qui étaient non seulement des amis, mais aussi des conseillers proches. [4]»

Monseigneur Kristofor a mené des pourparlers avec le Patriarche œcuménique de Constantinople pendant trois ans, de 1934 à 1937, afin d’obtenir l’autocéphalie de l’Église albanaise.

En février 1937, une délégation de l’Église orthodoxe d’Albanie dirigée par l’Archevêque Kristofor (accompagné par Josif Kedhi) se rendit à Athènes, puis à Constantinople. Jouissant de la sympathie du Patriarche et doté de talents diplomatiques remarquables, Mgr Kristofor négocia avec succès la reconnaissance de l’autocéphalie par Constantinople en début de 1937 et en mars 1937, l’accord pour l’autocéphalie fut signé en présence des représentants du Patriarche œcuménique de Constantinople. Le reste était une question technique pour avoir le nombre nécessaire d’archevêques canoniques qu’il fallait pour créer le synode. Avant, la même année, il fut élu Président du Saint Synode et Archevêque de Tirana et de toute l’Albanie. Le 12 avril 1937, le Synode du Patriarcat œcuménique de Constantinople signa le ‘Tomos‘ de l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Albanie et nomma Mgr Kristofor comme archevêque de Tirana et de toute l’Albanie et trois nouveaux archevêques. Selon le Tomos de l’autocéphalie, l’organe suprême de l’Église Orthodoxe Autocéphale d’Albanie était le Saint Synode, qui était composé d’évêques canoniques. Le président du Saint Synode serait toujours l’Archevêque de Tirana et de toute l’Albanie, dont le devoir est de rappeler tous les noms des Primats des Églises Orthodoxes Autocéphales. Il est également souligné dans le Tomos de l’Autocéphalie que l’Église Orthodoxe Autocéphale d’Albanie doit recevoir le Saint Myron du Patriarcat Œcuménique. Ce dernier a informé toutes les Églises Autocéphales d’Alexandrie, d’Antioche, de Jérusalem, de Grèce, de Pologne, de Chypre, de Géorgie, de Serbie et de Roumanie de la signature de l’acte d’autocéphalie de l’Église albanaise. En mai 1937, le Patriarcat Œcuménique envoya le Saint Myron à l’Église Orthodoxe Autocéphale d’Albanie.

En 1942, l’Archevêque de l’Albanie, Mgr Kristofor fut convoqué par Jakomoni, l’intermédiaire du roi Victor Emmanuel III, et fut pressé de remplacer les postes vacants par des évêques uniates qui soutiendraient l’uniatisme, c’est-à-dire l’union des églises orthodoxes avec l’Église catholique sous certaines conditions, tout en conservant une partie de leurs rites traditionnels. Cette initiative visait à réduire l’influence orthodoxe et à promouvoir une certaine convergence avec le catholicisme, souvent encouragée par des pouvoirs politiques ou extérieurs, notamment durant les périodes de tension ou d’occupation, comme ce fut le cas sous le régime fasciste. Face à la pression des conditions difficiles subies par l’Église sous l’occupation fasciste, il accepta initialement, mais tenta ensuite de repousser l’échéance. Il sollicita le théologien Irine Banushi et lui proposa l’ordination épiscopale, évitant ainsi la nomination de prélats uniates aux postes vacants, ce qui aurait mis la confession orthodoxe en grand danger. Mgr Kristofor fut élu Président du Saint Synode et Archevêque de toute l’Albanie. Selon les règles de l’Église orthodoxe, un tel poste est attribué à vie. Il resta de nombreuses années à la tête de l’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie, mais malgré la permanence de son poste, il fut destitué par le pouvoir communiste en 1948.

« Le chef actuel de l’Église orthodoxe albanaise, Mgr Christophoro Kissi, a subi cependant de fortes pressions pour rattacher son Église au patriarcat de Moscou. Il a courageusement résisté, comme Mgr Gavrilo, le patriarche yougoslave, et comme lui il s’est abstenu de présider la délégation qui s’était rendue en Russie pour préparer ce rattachement. Il a même refusé de consacrer comme évêques les membres de cette délégation, parce que, à son avis, ils étaient pour la plupart illettrés et sans instruction en matière religieuse. Sa seule concession a été d’accepter l’archevêque de Korça comme coadjuteur.[5] »

Mgr Kristofor, avec une adresse et une perspicacité peu communes, avait brillamment négocié l’autocéphalie de son Église. Il avait su, par son habileté et sa ferme volonté, empêcher l’intronisation des évêques uniates, préservant ainsi la pureté de sa tradition. Pourrait-il exister une accusation plus absurde que celle formulée par le premier secrétaire du parti communiste albanais ? Le mérite indéniable de Mgr Kristofor dans ces hauts faits semblait se noyer dans les méandres de la démagogie, où la vérité est souvent la première victime.

*

Sa position ferme et inébranlable contre la domination de l’Église autocéphale albanaise par celle de Moscou, faisant de lui un obstacle majeur à la vassalité du pouvoir de Tirane envers Moscou, pourrait bien avoir scellé son sort tragique. Mgr Kristofor incarnait la résistance à une influence étrangère sur l’autonomie religieuse et nationale, une posture qui, dans les couloirs du pouvoir, pouvait être perçue comme une menace nécessitant une élimination silencieuse.

” Le 5 juin 1948, lors de la réunion du Bureau politique, entre autres sujets, le dictateur Enver Hoxha a discuté de Mgr Kristofor Kisi, le qualifiant d’agent de l’Occident, qui ne souhaitait pas l’approche de l’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie avec le Patriarcat de Moscou. Hoxha prétendait que Mgr Kristofor, lors de la visite de la délégation russe, avait tenté de se lier avec la Légation française à Tirana, pour recevoir des instructions de l’Occident. Après cette fausse accusation, le dictateur Enver Hoxha pensait que Kisi devait être écarté de la direction de l’Église orthodoxe autocéphale d’Albanie.[6]

En 1948, l’Archevêque Kristofor fut interné au monastère d’Ardenica, mais fut plus tard transféré à l’église de Saint Procope, où il mourut dans des circonstances suspectes le 17 juin 1958.

La disparition de Kristofor Kisi demeure enveloppée dans un voile de mystère profond. Retrouvé inconscient dans l’antre de son laboratoire, les véritables circonstances de sa mort n’ont jamais été élucidées, éveillant une myriade de conjectures allant d’un simple accident à un assassinat politique. Officiellement, une crise cardiaque fut déclarée responsable de sa mort; cependant, la disparition concomitante d’objets de valeur et de sa croix en or suggère une mise en scène délibérée. Transporté à l’hôpital dans un état critique, il s’éteignit sans avoir reçu l’assistance nécessaire. Le primate de l’Église orthodoxe d’Albanie s’éteignit le soir du 17 juin, officiellement d’une crise cardiaque, bien que les symptômes observés lors de sa mort et les témoignages de ses proches indiquent un empoisonnement. L’assassinat politique demeure la thèse la plus crédible.

Le cercueil contenant ses reliques fut placé au cœur de la cathédrale de l’Annonciation à Tirana. La cérémonie funéraire fut présidée par l’archevêque Paisi, qui avait pris sa place à la tête de l’Église orthodoxe d’Albanie, alors que Mgr Kristofor, démis par le régime en 1948, avait été nommé à cette position à vie, conformément aux règles de l’orthodoxie. En présence des proches et de nombreux fidèles qui remplissaient l’église, le Secrétaire du Saint Synode, Niko Çane, prit la parole, exaltant les vertus du défunt, notamment son intégrité, sa sagesse et sa culture étendue.

*L’École théologique de Halki se trouve sur l’île de Heybeliada, l’une des îles des Princes dans la mer de Marmara, près d’Istanbul en Turquie. Fondée en 1844, cette école a joué un rôle crucial dans la formation des clercs de l’Église orthodoxe, notamment ceux du Patriarcat œcuménique de Constantinople. Toutefois, elle a été fermée en 1971 en raison de la politique turque visant à nationaliser les établissements d’enseignement privés, et depuis lors, il y a eu des discussions et des pressions internationales récurrentes concernant sa réouverture.

[1] Batiffol Pierre, Les manuscrits grecs de Bérat d’Albanie et le Codex purpureus, Librairie Ernest Leroux, Paris, 1886, p7. (BnF, Gallica, France)

[2] L’histoire ancienne de Bérat se résume en une mention de Tite Live XXXI 27), encore c’est-ce à la condition d’identifier la ville actuelle avec l’ancienne Antipatria, ce qui n’est qu’à peu pris exact, Antipatria devant se trouver un peu en amont de l’Apsus, je crois. Le siège épiscopal de Bérat ne date que de la disparition des évêchés de Byllis, Apollonie, Amantia, Canica, Aulon, c’est-à-dire de XV e siècle. Cf. Lequien, Oriens Christianus (1740), t Il; dioce. de l’Illyricum.Cité par Batiffol dans Les manuscrits grecs… page 7

[3] KISI, Kristofor, Lettre à l’avocat Vasil Dilo, preuve écrite de son propre interrogatoire, pendant l’arrestation (tenue en hetuesi, Sigurim). PATA, Ylli, Le mystère de la mort de l’ancien Archevêque d’Albanie, dans MEMORIE.AL

[4] PATA, Ylli, Le mystère de la mort de l’ancien Archevêque d’Albanie, dans MEMORIE.AL

[5] SCHWŒBEL, Jean, EN ALBANIE LES PERSÉCUTIONS n’atteignent que les catholiques, le Monde, le 30 avril 1949.  https://bit.ly/4aXiA3M

[6] Llukani, Andrea, Kristofor Kisi, KRYEPESHKOPI I PARË KANONIK I KISHËS ORTODOKSE, Tiranë, 2020, page 37.