La République des patronagists : qui défera l’État-parti ?

La force redoutable de ce système tient à sa capacité de transformer le dysfonctionnement des institutions en instrument de gouvernement. Plus les procédures ordinaires sont incertaines, plus l’intervention du patronagist paraît indispensable. Le parti tire ainsi profit des difficultés qu’un État impartial devrait résoudre : il distribue comme des faveurs les services que les institutions ont le devoir de fournir à tous.

Klara Buda
Image humoriqtique IA

N° 3 de la série de textes de soutien théorique à la manifestation des flamants roses, Albanie.

La République des patronagists VS Gouvernement Technique

Paris, le 10 octobre 2026.

La République des patronagists¹ désigne un mode de gouvernement dans lequel l’accès aux ressources de l’État dépend de la loyauté envers le parti au pouvoir. Les institutions continuent d’exister, mais obtenir ce qu’elles devraient garantir exige souvent de passer par un intermédiaire : trouver un emploi, faire avancer un dossier, bénéficier d’une aide ou résoudre une difficulté suppose l’intervention d’une personne qui attend, en retour, un soutien politique. Ce qui devrait être un droit devient une dette.

Le patronagist occupe une place centrale dans ce mécanisme. Chargé de recruter des soutiens, il intervient en faveur d’une personne ou de sa famille, puis attend que cette intervention se traduise par des votes, une participation aux rassemblements du parti et le recrutement de nouveaux militants. Chaque bénéficiaire peut alors étendre le réseau à ses proches, à ses collègues et à ses amis. Certains obtiennent un emploi, d’autres une aide ou une protection ; tous sont incités à faire entrer leur entourage dans le même mécanisme. Le patronagist renforce ainsi son influence, dont ses proches peuvent également bénéficier. L’emploi, la sécurité matérielle et l’avenir des enfants se trouvent liés à la loyauté politique de toute une famille.

La propagande peut présenter ces pratiques comme des abus individuels, imputables à la corruption de certains agents plutôt qu’au parti lui-même. Pourtant, un journaliste indépendant* ayant souhaité garder l’anonymat rapporte que, pendant les élections, des patronagists employés dans le secteur public seraient tenus de fournir la preuve de dix votes en faveur du parti au pouvoir, au moyen de photographies des bulletins, sous peine de perdre leur emploi.

La force redoutable de ce système tient à sa capacité de transformer le dysfonctionnement des institutions en instrument de gouvernement. Plus les procédures ordinaires sont incertaines, plus l’intervention du patronagist paraît indispensable. Le parti tire ainsi profit des difficultés qu’un État impartial devrait résoudre : il distribue comme des faveurs les services que les institutions ont le devoir de fournir à tous. Celui qui a attendu des mois une réponse finit par se sentir redevable envers la personne qui a débloqué son dossier. Et lorsqu’un emploi ou une protection dépend de cette relation, la peur de les perdre suffit souvent à décourager la contestation.

Une telle organisation transforme profondément la relation du citoyen à l’État. Le citoyen apprend à solliciter une faveur là où il devrait pouvoir exiger le respect d’un droit. Le fonctionnaire peut être conduit à servir les intérêts du parti, tandis que l’accès aux services publics dépend de plus en plus des relations personnelles. Ceux qui soutiennent le pouvoir peuvent espérer être entendus ; les autres restent confrontés à l’attente, au refus ou à l’abandon. La frontière entre le service de la population et le service du parti s’efface jusque dans les démarches les plus ordinaires de la vie quotidienne.

Le vote lui-même se trouve pris dans cette relation de dépendance. Il demeure formellement libre, mais que devient cette liberté lorsque voter contre le pouvoir fait craindre la perte de son emploi ou menace l’avenir d’un proche ? Le pouvoir n’a plus besoin d’exiger partout une adhésion idéologique : il lui suffit de rendre la contestation coûteuse et la loyauté avantageuse.

La République des patronagists s’enracine lorsque les droits se transforment en faveurs dont le parti exige la contrepartie. Elle produit une société où chacun apprend à chercher un protecteur plutôt qu’à s’appuyer sur une institution, et où le pouvoir assure sa survie en entretenant la difficulté des citoyens à vivre sans lui.

L’action des patronagists s’est fortement intensifiée au cours de la manifestation des Flamans Roses : prises de photographies, intimidations, tentatives de semer la division entre les groupes de manifestants et, dans le cas le plus récent, menaces de mort. Une vidéo publiée par « Jeta është qef » ( la vie est plasir) et relayée par l’analyste Shpend Gashi montre un jeune homme qui a reçu une gifle d’un homme âgé après avoir menacé les manifestants sur la place publique. On le voit, furieux et proférant des insultes, menacer les manifestants : « Votre fin viendra, un par un, car des gens sont à vos trousses (…) ». Shpend Gashi interpelle la police : pourquoi n’intervient-elle pas contre un jeune homme qui, à visage découvert, menace de mort aussi bien l’homme âgé — « Ce vieux n’en a plus pour longtemps, car des gens sont à ses trousses » — que les manifestants ? Il demande pourquoi la justice n’agit pas.

Mais qui séparera l’État du parti, si celui-ci s’appuie précisément sur ce système de clientélisme pour se maintenir au pouvoir ?

Il ne suffit pas de réclamer de nouvelles élections si le citoyen les aborde avec la même peur pour son emploi et les moyens de subsistance de sa famille.

Cette inquiétude repose sur des constats documentés : l’OSCE/BIDDH a relevé un usage abusif des ressources publiques et du pouvoir institutionnel, ainsi que des signalements de pressions exercées sur les agents publics et les électeurs. Ces constats témoignent d’une grave inégalité des conditions de la compétition électorale ; ils ne prouvent cependant pas que toute victoire s’explique exclusivement par le clientélisme partisan.²

Un gouvernement technique de transition constituerait une proposition sérieuse et défendable. Encore faut-il préciser qui le désignerait, quelles compétences lui seraient attribuées et devant qui il serait responsable. Il pourrait contribuer à démanteler le système clientéliste, mais sa formation suppose un accord politique inscrit dans le cadre constitutionnel.

Je pense que la mobilisation protestataire doit s’organiser et exercer une pression citoyenne pacifique pour obtenir cet accord. Reste la difficulté essentielle : qu’est-ce qui amènerait la majorité au pouvoir à accepter la transition ? Un parti qui bénéficie de l’imbrication de l’administration et de son réseau électoral a peu de raisons de défaire lui-même ce lien. La mobilisation doit donc créer une pression politique suffisante pour que le pouvoir accepte de négocier.

Cela exige une mobilisation pacifique qui dépasse les rangs des militants de l’opposition, avec une large participation de la diaspora, et qui offre également des garanties aux personnes dépendantes du pouvoir : le changement ne doit ni les punir pour leur vote ni leur retirer leur emploi pour l’attribuer à quelqu’un d’autre. Plus les citoyens seront nombreux à croire qu’ils peuvent vivre en sécurité sans la protection du parti, plus la dépendance qui soutient ce système s’affaiblira. À mes yeux, cela demande un travail de longue haleine : cette confiance ne se décrète pas, elle se construit.

La formation d’un gouvernement technique dépend donc d’un changement du rapport de forces qui protège le système clientéliste. Sans ce changement, la revendication demeure légitime dans sa finalité, mais le chemin pour la faire aboutir reste incertain.

Je propose deux actions complémentaires pour faire avancer cette proposition et préparer une transition conduisant à des élections libres.

La première consiste à mobiliser et à organiser la diaspora de manière indépendante du parti au pouvoir et des structures qu’il a lui-même choisies, qui dépendent de lui et qui opèrent désormais aussi à l’étranger. Il s’agirait de porter les préoccupations des citoyens qui manifestent auprès des institutions européennes et de demander à celles-ci d’agir, en leur soumettant des preuves documentées et des demandes précises : soustraire l’État au contrôle partisan et garantir des élections libres.

La seconde consiste à créer un fonds national destiné à soutenir l’action de la diaspora et la mobilisation citoyenne en Albanie. Administré par des personnes de confiance, ce fonds ferait l’objet de rapports réguliers sur ses recettes et ses dépenses, ainsi que d’un contrôle financier indépendant. Il servirait à soutenir dans la durée la mobilisation citoyenne pacifique : en apportant une aide juridique aux personnes confrontées à des pressions, en finançant la documentation des abus et en permettant l’organisation d’actions qui maintiennent l’exigence de changement dans l’espace public. La transparence de son fonctionnement permettrait également de prévenir les financements occultes dont la mobilisation a été accusée.

L’objectif est de donner les moyens de durer à un mouvement que le pouvoir peut espérer épuiser par la fatigue et le manque de ressources. La diaspora peut faire entendre cette exigence en Europe ; le fonds peut donner aux citoyens les moyens de continuer à la porter en Albanie. Ces actions ne garantissent pas que la majorité au pouvoir acceptera immédiatement un gouvernement technique, mais elles peuvent contribuer à créer la pression publique et politique nécessaire pour négocier sa mise en place dans un cadre constitutionnel.

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*Journaliste indépendant, communication personnelle à l’autrice, identité tenue confidentielle à sa demande.

¹ Le terme patronagist, adapté de l’albanais patronazhist, désigne ici un intermédiaire du parti au pouvoir qui facilite l’accès à un emploi, à une aide ou à un service public en contrepartie d’un soutien politique attendu. Son rôle consiste à convertir les ressources de l’État en faveurs personnelles, puis ces faveurs en loyauté électorale, en mobilisant également l’entourage des bénéficiaires.

² Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, Bureau des institutions démocratiques et des droits de l’homme, « Albania’s Parliamentary Elections Competitive and Well Run but Lacked Level Playing Field, International Observers Say », communiqué de presse, 12 mai 2025, https://odihr.osce.org/odihr/elections/590610.

Version Albanaise

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