Alexandre Buda Une vie à 20 sur 20 In Memoriam

L’aboutissement de ce parcours survint en 2006. Sans avoir suivi le cursus universitaire traditionnel, il soutint devant les professeurs d’Arts et Métiers ParisTech, l’une des plus prestigieuses Grandes Écoles françaises, plusieurs centaines de pages de travaux scientifiques. Il devint ainsi le premier ingénieur d’origine albanaise à obtenir ce diplôme par la rigoureuse procédure française de validation des acquis de l’expérience, une réussite exceptionnelle jusque dans le contexte français. Son nom fut publié au Journal officiel de la République française en qualité de titulaire du diplôme d’ingénieur, distinction obtenue non par le parcours académique traditionnel, mais par la reconnaissance officielle d’une œuvre scientifique et technique d’une qualité exceptionnelle.

Lutfi Dervishi
Alexandre Buda dit Leka en 1974.

Tiranë, 2 juillet, 2026

Il est des personnes qui mesurent leur vie à l’aune des titres qu’elles accumulent, et d’autres à la lumière qu’elles laissent derrière elles. Alexandre Buda appartenait à cette seconde catégorie.

Il s’est éteint loin de l’attention publique, comme il avait vécu pendant des décennies : entièrement consacré à la recherche, à l’invention et à un travail inlassable.

Né à Gjirokastër, il entreprit des études à la Faculté des Mines, où il obtint des résultats remarquables. Bien que, sous le régime communiste, il ait été temporairement exclu sous l’accusation absurde, si caractéristique de l’époque, d’« agitation et propagande », il trouva la force de revenir. Non seulement il acheva brillamment ses études, mais il demeura l’un des très rares étudiants à obtenir la note maximale de 10 en Résistance des matériaux, cette discipline redoutée qui terrorisait des générations entières d’ingénieurs.

Bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés, un hasard de la vie nous relie : quelques années après qu’Alexandre Buda eut commencé sa carrière, j’ai choisi le même métier que lui, celui d’ingénieur en forage.

En 1991, il prit le chemin de la France. Il recommença tout à zéro, comme mécanicien de motos, reconstruisant sa vie sur une terre inconnue. Ce fut l’un de ces parcours d’émigration où le talent ne suffit pas : il fallait aussi une persévérance presque ascétique. Il possédait l’un et l’autre. La revue Arts et Métiers ParisTech retrace d’ailleurs cet itinéraire en le présentant comme un homme qui avait choisi la France « pour les idéaux de liberté et de démocratie ».

Après un passage à l’Institut français du pétrole, son parcours le conduisit au sein d’entreprises prestigieuses telles que Geoservices et Schlumberger, avant de se consacrer pleinement à la recherche scientifique et à la conception d’ingénierie. Sa carrière ne fut pas celle d’un technicien appliquant des schémas existants, mais celle d’un inventeur imaginant des solutions nouvelles. Il conçut des instruments destinés à l’exploration du sous-sol, des systèmes ultrasoniques et des appareils de mesure de haute technologie, réunissant dans un même profil la mécanique, l’électronique, la géophysique et l’acoustique.

L’aboutissement de ce parcours survint en 2006. Sans avoir suivi le cursus universitaire traditionnel, il soutint devant les professeurs d’Arts et Métiers ParisTech, l’une des plus prestigieuses Grandes Écoles françaises, plusieurs centaines de pages de travaux scientifiques. Il devint ainsi le premier ingénieur d’origine albanaise à obtenir ce diplôme par la rigoureuse procédure française de validation des acquis de l’expérience, une réussite exceptionnelle jusque dans le contexte français. Son nom fut publié au Journal officiel de la République française en qualité de titulaire du diplôme d’ingénieur, distinction obtenue non par le parcours académique traditionnel, mais par la reconnaissance officielle d’une œuvre scientifique et technique d’une qualité exceptionnelle.

Alexandre Buda, 1993, portant une montre de modèle chinois qu’il avait lui-même adaptée pour la rendre étanche et pouvoir nager avec.

Sa biographie officielle contient sans doute la définition la plus juste de ce qu’il était : « Alexandre Buda appartenait à cette catégorie rare des ingénieurs-inventeurs, des femmes et des hommes qui ne se contentent pas d’appliquer les connaissances existantes, mais imaginent de nouveaux outils, créent de nouvelles méthodes et ouvrent de nouvelles voies technologiques. »

Même dans les dernières années de sa vie, sa pensée demeurait tournée vers l’Albanie. Après son décès, sa famille découvrit dans son téléphone des échanges datant de 2019 avec le ministère albanais de l’Industrie au sujet d’un projet innovant, distingué en France, qu’il souhaitait mettre en œuvre dans son pays natal sans en retirer le moindre bénéfice personnel. Même après avoir atteint les plus hauts sommets de la reconnaissance en France, il cherchait encore à rendre quelque chose à son pays.

C’est l’une de ces ironies que seul le temps sait produire : l’Albanie n’a pas su le retenir lorsqu’il était jeune, et elle n’a pas davantage su mettre à profit son talent lorsqu’il était au sommet de sa créativité.

Alexandre Buda sera conduit à sa dernière demeure ce samedi, 4 juillet à Berat, la ville d’origine de ses parents, en Albanie, à l’issue de l’office célébré dans la cathédrale orthodoxe de la ville.

Sa disparition constitue une grande perte. Mais l’oubli serait une perte plus grande encore. Un pays qui ne se souvient pas de celles et ceux qui bâtissent en silence risque de continuer à chercher de faux héros là où il n’y a que du bruit.

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