Enver Bytyçi, Russian Geopolitics in Eastern and Southeastern Europe.
Cambridge Scholars Publishing, 2026.
Avec Russian Geopolitics in Eastern and Southeastern Europe, Enver Bytyçi propose une vaste lecture historique et géopolitique de l’affirmation de la Russie comme grande puissance et des continuités qui, selon lui, relient les stratégies d’influence et d’expansion de la Russie impériale, soviétique et post-soviétique. Parcourant plusieurs siècles, de la consolidation de l’Empire russe aux guerres de Géorgie et d’Ukraine, l’ouvrage replace la politique étrangère russe contemporaine dans une histoire beaucoup plus longue de l’ambition géopolitique. L’Europe orientale et l’Europe du Sud-Est sont au cœur de cette réflexion, avec une attention particulière portée aux Balkans, région à maintes reprises façonnée par la rivalité entre empires et grandes puissances.
La préface énonce clairement la proposition qui sous-tend l’ensemble : les politiques contemporaines de la Russie à l’égard de l’Ukraine, de la Géorgie, de la Moldavie et des Balkans ne sauraient être pleinement comprises sans revenir à la formation historique de la politique russe de grande puissance. Pierre le Grand, Catherine II, le panslavisme du XIXe siècle, les sphères d’influence soviétiques et l’eurasisme contemporain apparaissent ainsi comme différents moments d’une tradition géopolitique en constante recomposition. Cette perspective de longue durée constitue l’un des principaux intérêts du livre. Elle permet à Bytyçi de mettre au jour certaines récurrences de la pensée stratégique russe, tout en soulevant une question méthodologique essentielle : jusqu’où peut-on considérer des politiques séparées par des régimes, des idéologies et des contextes historiques profondément différents comme les manifestations d’une même logique géopolitique ?
Dans cette histoire, les Balkans ne sont nullement une périphérie. Ils constituent au contraire l’un des espaces récurrents de la rivalité entre puissances. Bytyçi s’attarde sur les relations de la Russie avec les populations orthodoxes, sur le panslavisme et la Serbie, mais aussi sur le déclin de l’Empire ottoman, la mer Noire et les ambitions russes en direction de la Méditerranée et de l’Adriatique. C’est sans doute ici que le livre trouve l’une de ses singularités. Une part importante des travaux consacrés à la géopolitique russe privilégie les rapports de Moscou avec les grandes puissances occidentales. Bytyçi déplace le regard : il observe la puissance russe depuis l’Europe du Sud-Est, autrement dit depuis des États plus petits, historiquement placés entre des sphères d’influence concurrentes.
Les développements consacrés à la Géorgie, à la Crimée, à l’Ukraine et au Kosovo font entrer cette lecture historique dans le présent. Bytyçi distingue l’intervention militaire de l’annexion territoriale et récuse l’utilisation du Kosovo par Moscou comme précédent pour justifier la Crimée, l’Abkhazie ou l’Ossétie du Sud. Dans son analyse, le Kosovo relève d’une trajectoire historique et politique différente, marquée par la suppression de son autonomie, la répression systématique de la population albanaise, de longues tentatives de médiation internationale, puis l’intervention de l’OTAN en 1999. Quelle que soit la position adoptée dans le débat juridique toujours ouvert sur le Kosovo, cette comparaison rappelle une exigence élémentaire : les analogies géopolitiques ne peuvent faire l’économie des circonstances historiques et juridiques propres à chaque conflit.
Le cadre comparatif proposé par le livre appelle toutefois certaines réserves. Il tend parfois à tracer une ligne de partage trop nette entre puissance russe et puissance occidentale. La première est principalement associée à l’expansion territoriale et à la domination autoritaire ; les interventions occidentales sont, elles, davantage envisagées à travers la démocratie, la protection humanitaire et la justice internationale. La distinction entre une intervention suivie d’un retrait et une intervention conduisant à l’annexion d’un territoire reste évidemment fondamentale. Mais l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, les héritages coloniaux ou encore les interventions de la guerre froide rendent plus difficile toute opposition simple entre un Occident normatif et une Russie expansionniste. Soumettre l’ensemble des grandes puissances au même degré d’examen critique ne diminuerait pas la portée de la démonstration ; cela la renforcerait.
Certaines affirmations historiques demandent également à être examinées avec précaution. C’est notamment le cas du « Testament de Pierre le Grand », mobilisé comme preuve d’un projet russe ancien de domination européenne. L’authenticité de ce document est contestée depuis longtemps par les historiens. Son intérêt réside peut-être moins dans ce qu’il permettrait d’établir sur les intentions de Pierre le Grand que dans la manière dont la représentation d’un expansionnisme russe a elle-même acquis une force politique au cours de l’histoire. Une confrontation plus développée avec cette controverse historiographique consoliderait l’assise historique de l’ouvrage. De même, il importe de distinguer avec précision la Rus’ de Kiev, la Moscovie, l’Empire russe, l’Union soviétique et la Fédération de Russie contemporaine. Sans ces distinctions, la continuité géopolitique risque parfois d’être posée avant d’être démontrée.
Alexandre Douguine occupe, lui aussi, une place importante dans l’interprétation que Bytyçi donne de la Russie post-soviétique. Sa pensée eurasiste et Foundations of Geopolitics constituent des matériaux significatifs pour comprendre certains courants de la pensée géopolitique russe radicale concernant l’Ukraine, la Géorgie, l’Europe, l’atlantisme et l’espace civilisationnel revendiqué par la Russie. L’influence exacte de Douguine sur les décisions du Kremlin demeure cependant discutée. Il paraît donc plus juste de le replacer dans une constellation idéologique plus vaste, où se rencontrent nationalisme russe, doctrines de sécurité, mémoire impériale, discours civilisationnel orthodoxe et révisionnisme post-soviétique.

En définitive, Russian Geopolitics in Eastern and Southeastern Europe tire une part importante de son intérêt du lieu depuis lequel il interroge une question géopolitique déjà abondamment étudiée. Bytyçi regarde la puissance russe depuis une région qui a souvent subi les ambitions de puissances plus grandes qu’elle. L’Ukraine et les Balkans deviennent alors deux espaces liés par une même interrogation sur la souveraineté, l’intégrité territoriale, la sécurité et la persistance des sphères d’influence.
Cette interrogation prend un relief particulier à la lumière de la position de l’Ukraine elle-même : tout en défendant, à juste titre, son intégrité territoriale face à l’agression et aux annexions russes, Kyiv continue de ne pas reconnaître l’indépendance du Kosovo, position réaffirmée par Volodymyr Zelensky. Ce paradoxe apparent ne saurait établir une équivalence entre le Kosovo et les territoires ukrainiens occupés par la Russie ; il révèle plutôt la difficulté d’appliquer uniformément les principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et d’autodétermination à des trajectoires historiques et juridiques profondément différentes.
Russian Geopolitics in Eastern and Southeastern Europe, assume une position normative forte, et certaines de ses propositions historiques ou comparatives gagneraient à être davantage nuancées. Mais les questions qu’il pose sont difficiles à contourner. Son apport le plus singulier tient peut-être précisément à ce déplacement du regard : la géopolitique ne se présente pas de la même manière lorsqu’on l’observe depuis ses marges, depuis des sociétés pour lesquelles la rivalité des grandes puissances n’est pas seulement une catégorie des relations internationales, mais une expérience historique récurrente.
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Cambridge Scholars Publishing, 20 mai 2026, 481 pages