Paris, le 29 janvier 2026
Quand diagnostiquer devient une urgence : penser l’Amérique avec Avital Ronell*
Il arrive que certains mots, longtemps tenus à distance par prudence analytique, reviennent frapper à la porte du discours philosophique. Le fascisme est de ceux-là. Non plus comme catégorie strictement historique, attachée aux catastrophes du XXᵉ siècle, mais comme hypothèse inquiète: la tentative de nommer une transformation dont les formes demeurent encore instables, mais dont les effets se laissent de plus en plus nettement percevoir.
Lorsque Avital Ronell évoque la situation américaine, ce n’est ni pour céder à l’alarmisme ni pour reconduire les rhétoriques familières du déclin démocratique. Sa parole procède autrement : elle diagnostique. L’Amérique n’apparaît pas simplement comme une puissance en crise ; elle devient le lieu d’une mutation plus profonde, où se reconfigurent simultanément le rapport à la vérité, l’autorité du langage et les conditions mêmes de la rationalité publique.
Ce qui inquiète alors n’est pas seulement la polarisation politique ni même la brutalisation du débat. C’est la montée d’une forme d’irrationalité désormais capable de se constituer en principe de gouvernement, une irrationalité qui ne s’oppose plus frontalement au savoir, mais l’érode patiemment, le rend suspect, parfois superflu. La bêtise, ou je dois dire la stupidité, dans cette perspective, ne relève plus d’un défaut cognitif individuel ; elle tend à devenir une structure partageable, presque une atmosphère.
Un tel déplacement marque peut-être un seuil historique. Car les démocraties libérales reposaient implicitement sur une confiance minimale : celle selon laquelle les faits, sinon toujours respectés, demeuraient au moins contestables à l’intérieur d’un espace commun de véridiction. Que se passe-t-il lorsque cet espace lui-même vacille ? Lorsque la vérité cesse d’être un horizon, pour devenir une option parmi d’autres, négociable, interchangeable, parfois indifférente ?
C’est ici que le mot fascisme, débarrassé de ses usages inflationnistes, retrouve une fonction heuristique. Il ne désigne pas nécessairement le retour des formes classiques de la dictature ; il indique plutôt la possibilité d’un régime où la désorientation collective devient politiquement exploitable, où la confusion n’est plus un accident mais une ressource.
Ronell ne propose pas une théorie systématique de cette mutation. Son geste est plus risqué : elle en capte les signes, les inflexions, les vibrations encore diffuses. Sa pensée opère moins comme un appareil explicatif que comme un sismographe attentif aux micro-secousses du présent.
Dans ce contexte, l’entretien où cette parole se déploie mérite attention, non pour sa seule teneur argumentative, mais parce qu’il donne à voir une condition devenue rare : celle d’un espace où la philosophie peut encore risquer un diagnostic sans être immédiatement rabattue vers la pédagogie ou la polémique.
Car diagnostiquer n’est pas commenter. C’est accepter de parler depuis une zone d’incertitude, là où les catégories héritées ne suffisent plus tout à fait, mais où le silence serait déjà une forme de renoncement.
Encore faut-il qu’une telle parole trouve un lieu où apparaître.
La conversation réunissant Ronell, Agon Hamza et Frank Ruda offre, à cet égard, une configuration singulière. À aucun moment la discussion ne se laisse absorber par la tentation agonistique qui menace souvent les scènes intellectuelles. Une retenue perceptible, que l’on pourrait décrire comme une suspension de la rivalité, ouvre un espace suffisamment dégagé pour que la pensée ne soit pas sommée de se défendre.
Ce point n’est pas anecdotique. La philosophie n’advient jamais sous contrainte narcissique élevée. Elle requiert, pour se mouvoir, une zone de basse pression où le discours puisse explorer sans être immédiatement sommé de conclure.
Dans un tel climat, la parole de Ronell se déploie selon un rythme qui excède celui de la simple exposition. Les phrases s’allongent, bifurquent, associent ; la pensée ne suit pas un tracé prévisible, elle se forme dans le mouvement même qui la porte. Ce que l’on entend alors n’est pas la restitution d’un savoir stabilisé, mais l’activité d’une intelligence en train de chercher ses propres lignes de force.
Il faudrait ici prendre la mesure de ce phénomène : une pensée vivante n’est jamais entièrement contemporaine d’elle-même. Elle avance légèrement en avant de ce qu’elle sait déjà. Lorsque cette avance n’est ni interrompue ni disciplinée à l’excès, quelque chose se produit qui excède le cadre ordinaire de l’entretien. Le discours cesse d’être un simple véhicule ; il devient productif. Des idées apparaissent qui n’étaient pas entièrement programmées, ni peut-être même pour celle qui parle.
C’est à ce point précis que la philosophie redevient événement. Un événement de pensée ne se reconnaît ni à la nouveauté spectaculaire d’une thèse ni à la virtuosité conceptuelle. Il survient lorsque le langage n’énonce plus seulement ce qui est pensé, mais devient le lieu même où la pensée prend forme. Une telle occurrence demeure rare dans l’écosystème médiatique contemporain, structuré par l’accélération, la simplification et l’impératif de maîtrise.
Permettre à une parole de conserver sa complexité constitue déjà un geste de résistance. Car ce que le diagnostic de Ronell laisse entrevoir dépasse le seul cas américain. Ce qui se joue pourrait concerner plus largement les sociétés tardivement démocratiques : un moment où l’autorité des faits s’affaiblit, où la fatigue de la rationalité rend les fictions politiques plus désirables que les contraintes du réel, où la violence symbolique se banalise au point de devenir presque invisible.
Peut-être assistons-nous moins à une crise qu’à une reconfiguration anthropologique, une transformation du sujet politique lui-même, désormais exposé à des régimes de croyance capables de coexister avec leur propre démenti. Dans un tel paysage, la tâche de la philosophie ne peut plus se limiter à clarifier des concepts hérités. Elle consiste aussi, et peut-être d’abord, à développer une sensibilité aux formes émergentes du danger.
Diagnostiquer, alors, n’est pas prédire. C’est refuser de ne voir que lorsque tout est déjà visible. Et si de tels moments de pensée importent aujourd’hui, c’est peut-être parce qu’ils nous rappellent une vérité devenue fragile : la philosophie n’est pas seulement une discipline. Elle est une situation, précaire, exigeante, qui dépend d’un équilibre toujours menacé entre parole et écoute, structure et dérive, savoir et inquiétude.
Lorsque cet équilibre se réalise, fût-ce brièvement, le dialogue cesse d’être un simple échange, il devient le lieu où la pensée, à nouveau, peut arriver.
II
Le diagnostic de l’Amérique : généalogie d’une désorientation
Lorsque Ronell évoque l’état actuel de l’Amérique, elle ne décrit pas une crise conjoncturelle. Son propos s’inscrit dans une temporalité plus longue : celle d’un processus déjà à l’œuvre, dont les manifestations contemporaines ne font qu’intensifier la visibilité.
La question implicite n’est donc pas seulement : que se passe-t-il ? Elle est plus radicale :
Comment en sommes-nous arrivés là ? Son diagnostic repose sur plusieurs déplacements majeurs.
1. L’érosion du régime de vérité
Au fondement de son analyse se trouve l’idée que la démocratie moderne supposait une confiance minimale dans la possibilité du vrai, non pas un consensus, mais l’existence d’un espace commun où les faits pouvaient encore faire autorité.
Ce socle s’affaiblit. Nous serions entrés dans un moment où :
-
la vérité devient optionnelle,
-
la vérification perd son prestige,
-
la contradiction n’invalide plus.
Ce phénomène ne relève pas seulement du mensonge politique classique. Il indique une mutation plus profonde : la vérité cesse d’être une contrainte structurante pour devenir un élément parmi d’autres dans la lutte des récits.
Ce qui disparaît alors n’est pas la vérité en tant que telle, mais le besoin collectif qu’elle oblige.
2. La bêtise comme force politique
L’un des gestes les plus pénétrants du diagnostic consiste à déplacer la notion de bêtise.
Chez Ronell, la bêtise n’est ni une faiblesse individuelle ni un manque d’éducation. Elle devient une énergie mobilisable, parfois même une ressource stratégique.
Ce point est crucial. Car une démocratie peut survivre au conflit, à l’erreur, même au mensonge. Elle résiste beaucoup plus difficilement lorsque l’irrationalité acquiert une légitimité publique.
La bêtise cesse alors d’être un défaut ; elle se transforme en style politique.
Plus encore : elle peut produire un sentiment de communauté — fondé non sur le partage du vrai, mais sur la défiance envers toute exigence de complexité.
Nous ne serions plus seulement face à une ignorance, mais devant une désaffection envers l’intelligence elle-même.
3. La fatigue de la rationalité
Un autre élément traverse son propos : l’impression diffuse que la rationalité moderne aurait perdu sa capacité de séduction, penser demande un effort ; simplifier procure un soulagement.
Dans ce contexte, les discours autoritaires ne triomphent pas nécessairement par la coercition. Ils prospèrent parce qu’ils offrent une lisibilité immédiate du monde, fût-elle fictive. C’est ici que le diagnostic se fait plus inquiétant : la dérive ne procède pas uniquement d’une volonté de domination, mais aussi d’un désir de repos cognitif.
Une société fatiguée intellectuellement devient vulnérable aux récits qui promettent la clarté sans la complexité.
4. Pourquoi le mot fascisme redevient pensable
Ronell n’emploie pas ce terme comme une analogie historique rapide. Il fonctionne plutôt comme un concept-limite, un instrument pour penser ce qui advient lorsque plusieurs lignes de fragilisation convergent :
-
affaiblissement du vrai
-
normalisation de la brutalité discursive
-
exploitabilité politique de la confusion
-
attrait pour des formes d’autorité simplificatrices
Le fascisme, dans cette perspective, ne renvoie pas nécessairement au retour des régimes du XXᵉ siècle. Il désigne la possibilité d’un ordre où la désorientation collective devient gouvernable. Autrement dit :
non pas le retour du même, mais l’émergence d’une forme nouvelle de permissivité autoritaire.
5. Une mutation plutôt qu’une crise
Ce point mérite d’être fortement souligné.
Une crise suppose un avant et un après. Une mutation transforme durablement les conditions du pensable.
Ce que Ronell laisse entrevoir ressemble moins à un moment de turbulence qu’à un déplacement du sujet politique lui-même, désormais exposé à des régimes de croyance capables de coexister avec leur propre démenti. Nous entrons peut-être dans une époque où savoir qu’une affirmation est fausse n’empêche plus d’y adhérer. Ce paradoxe marque un seuil anthropologique.
6. Ce que ce diagnostic nous oblige à penser
La portée de son analyse excède largement le cas américain. L’Amérique apparaît ici comme un laboratoire, non parce qu’elle serait exceptionnelle, mais parce qu’elle rend visibles des tendances qui traversent d’autres démocraties.
Trois exigences philosophiques en découlent:
Premièrement : développer une sensibilité aux signes précoces: diagnostiquer consiste moins à constater l’évidence qu’à percevoir ce qui n’est pas encore pleinement manifeste.
Deuxièmement : refuser la banalisation: ce qui devient habituel cesse d’inquiéter, et c’est précisément ainsi que les seuils historiques sont franchis sans être nommés.
Troisièmement : préserver les conditions de la pensée elle-même: car ce qui est en jeu n’est pas seulement l’avenir des institutions, mais la possibilité d’un espace où le vrai demeure contraignant.
La philosophe américaine Avital Ronell, en dialogue avec Agon Hamza et Frank Ruda pour Crisis and Critique, le 20 janvier 2026.
Je vous invite à visionner cette conversation.
À ne pas manquer!
#AvitalRonell#Diagnostic #MutationDuRéel #RapportAuRéel #DésorientationPartagée #ÉrosionDuVrai #RégimeDeVérité #AutoritéDesFaits #AffaiblissementDuDésirDeVérité #IrrationalitéOrganisée #PrincipeDeGouvernement #BêtiseCommeStructure #AtmosphèreIntellectuelle #SeuilHistorique #FascismeHeuristique #PermissivitéAutoritaire #ConfusionPolitique #Normalisation #FatigueDeLaRationalité #SimplificationDuMonde #DésaffectionPourLIntelligence #MutationAnthropologique #SujetDémocratique #CroyanceParadoxale #ToléranceAuFaux #ConditionsDuPensable #SismographieDuPrésent #MicroSecousses #DiagnosticPhilosophique #ÉvénementDePensée #ConditionsDAparitionDeLaPensée #EspaceDePensée #SuspensionDeLaRivalité #BassePressionNarcissique #TemporalitéDuTropTard #ÉthiqueDeLAttention #VigilancePhilosophique #FragilitéDémocratique #ResponsabilitéDuRegard #StructureEtNonCrise #TransformationDuPolitique #AutoritéDuLangage #VéritéCommeContrainte #LaboratoireDémocratique #DangerEmergent #Lucidité #VoirATemps
© Klarabudapost.com


La philosophe américaine Avital Ronell — 20 janvier 2026