Berisha e Kuqe – La Femme en bleu : Peindre la conscience

Dans l’histoire de la peinture moderne, la femme en bleu apparaît chaque fois que la peinture renonce à séduire pour penser. Berisha e Kuqe s’inscrit dans cette lignée, mais il la déplace vers une problématique contemporaine : celle de la pensée après le silence politique.

Klara Buda
La Femme en bleu, vers 1980–1990 Technique mixte sur toile

Paris, le 5 février, 2026

La femme en bleu : tradition, modernité & singularité

I. Le bleu comme moment critique dans la modernité picturale

Dans l’histoire de la peinture moderne, le bleu n’est jamais une couleur neutre. Il apparaît à des moments précis où la peinture se détourne de la narration, de l’anecdote et de la séduction immédiate pour interroger des états de conscience, de mémoire ou de retrait.

La période bleue de Pablo Picasso (1901–1904) constitue un premier jalon décisif. Le bleu y est associé à la pauvreté, à la solitude et à l’exclusion. Les figures féminines y sont souvent endeuillées, figées dans une temporalité suspendue. Le bleu agit comme un ralentisseur du regard : il impose une distance morale.

Chez Odilon Redon, le bleu, notamment dans ses profils féminins au pastel, devient un espace mental. La femme n’est plus décrite mais suggérée ; elle flotte entre apparition et disparition. Le bleu est ici un médium de l’intériorité, non de la chair.

Avec Henri Matisse, notamment dans La Femme en bleu (1907), le bleu se détache de la mélancolie pour devenir une structure plastique autonome. La figure féminine est construite par la couleur elle-même. Le bleu n’exprime plus un état psychologique, mais une harmonie picturale.

Enfin, chez Marc Chagall, le bleu devient un lieu de mémoire affective et spirituelle : la femme bleue est gardienne du souvenir, figure de l’amour intériorisé et du rêve.

Dans tous ces cas, la femme en bleu n’est pas un motif décoratif : elle est le support d’un déplacement du sens, de la narration vers la pensée.

II. Les premières femmes en bleu de Daut Berisha : mémoire et intériorité

Formé à l’Académie des Beaux-Arts de Belgrade, dans le contexte de l’ex-Yougoslavie, puis installé à Paris à partir des années 1970, Daut Berisha hérite de cette tradition moderne tout en la recontextualisant historiquement.

Dans ses premières femmes en bleu, la figure demeure encore identifiable, parfois mélancolique. Le corps est présent, le visage expressif. Le bleu agit comme une atmosphère enveloppante, liée à la mémoire, au silence, à l’après-coup historique. Ces œuvres s’inscrivent dans une peinture encore lyrique, où la couleur accompagne la figure.

Le féminin y apparaît comme lieu de retenue : ni objet de désir, ni figure héroïque. Le choix du bleu marque déjà une distance avec le rouge — couleur de la passion, de la violence, du sang — trop chargée dans un contexte post-totalitaire.

III. Vers une structuration du bleu : la femme comme champ de pensée

Dans une seconde phase, Berisha radicalise son langage pictural. La femme en bleu n’est plus seulement enveloppée par la couleur : elle est traversée par elle.

Les contours se simplifient, les volumes s’aplanissent, la ligne devient structurelle. Le bleu cesse d’être atmosphérique pour devenir organisateur de l’espace. La figure féminine commence à se détacher de toute psychologie explicite. Elle devient un support de construction.

Cette évolution rapproche Berisha de certaines recherches modernes tardives, notamment celles de Mark Rothko, non par l’abstraction, mais par l’idée que la couleur peut porter à elle seule une intensité intellectuelle.

IV. La Femme en bleu (œuvre tardive) : condensation et accomplissement

La peinture que tu as présentée appartient clairement à cette phase de condensation.

La figure y est géométrisée, presque architecturée. Les lignes internes rappellent un schéma, une cartographie du corps. Les bras ouverts ne sont ni expressifs ni narratifs : ils stabilisent la composition. Le visage est fragmenté, non pour exprimer une crise, mais pour affirmer une construction.

Ici, le bleu n’est plus symbole ni émotion. Il est structure mentale. Le fond et la figure se confondent. Il n’y a plus de hiérarchie entre sujet et espace.

Cette œuvre ne doit pas être placée au début de la série, mais à la fin. Elle ne répète pas le motif de la femme en bleu : elle l’achève.

Le choix du bleu, à ce stade, exclut définitivement le rouge. Le rouge serait trop dramatique, trop narratif, trop chargé historiquement. Le bleu permet la tenue, la durée, la pensée sans emphase.

Dans l’histoire de la peinture moderne, la femme en bleu apparaît chaque fois que la peinture renonce à séduire pour penser. Berisha e Kuqe s’inscrit dans cette lignée, mais il la déplace vers une problématique contemporaine : celle de la pensée après le silence politique.

Ses femmes en bleu évoluent :

  • de la mémoire à la structure,

  • de l’intériorité à la construction,

  • du corps à la pensée.

Dans son œuvre tardive, la femme n’est plus représentée : elle devient forme de la conscience.
Le bleu n’est plus une couleur choisie : il est le lieu même où la peinture pense.

La version anglaise