Berisha la Rouge et la Femme en Bleu – Peindre la conscience

Dans “La Femme en bleu”, Klara Buda entre dans l’œuvre de Berisha la Rouge avec la lenteur du regard et la précision du cœur. Deux femmes bleues, deux respirations : l’une tournée vers le ciel, l’autre vers la pensée. Entre elles circule le souffle même de la peinture — ce moment où la couleur cesse de décrire pour commencer à penser.
Ce texte n’analyse pas : il accompagne, il veille, il écoute. Dans le bleu de Berisha, Buda trouve ce que la peinture garde de plus humain : le silence du monde lorsqu’il commence à se comprendre.

Klara Buda

Paris, le 7 février, 2026

Dans l’histoire de la peinture moderne, le bleu revient toujours dans les moments de bascule, lorsque la peinture cesse de raconter pour commencer à penser.
Chez Pablo Picasso, la période bleue (1901–1904) inaugure ce passage : la couleur y devient l’écho de la solitude, de la pauvreté, de la perte. Le bleu ralentit le regard, il installe la distance.
Chez Odilon Redon, il ouvre un espace intérieur — le lieu d’une apparition mentale où la femme n’est plus décrite mais rêvée.
Henri Matisse, en 1907, dans La Femme en bleu, fait du bleu une architecture : la couleur n’exprime plus, elle construit.
Et Marc Chagall, enfin, en fait le souffle du souvenir et du rêve, la lumière spirituelle de l’amour.

Si chez Picasso le bleu est douleur, chez Redon il devient vision ; chez Matisse, structure ; chez Chagall, transcendance.

À travers ces étapes, le bleu s’impose comme une couleur critique, celle qui retire la peinture du récit pour l’amener vers la conscience.
C’est dans ce sillage, tout en refusant l’abstraction narrative, que Berisha la Rouge inscrit son propre dialogue avec le bleu.

Chez lui, la couleur n’est pas symbole, mais épreuve : un lieu où la peinture apprend à se taire.
Formé à l’Académie des Beaux-Arts de Belgrade, puis installé à Paris, Berisha la Rouge hérite de la rigueur de l’Est et de la liberté chromatique de la modernité française.
Connu pour ses rouges intenses, un rouge de matière, de fer et de feu, il entre, dans la série des Femmes en bleu, dans une autre énergie : celle du silence et de la durée.
Le bleu devient pour lui une suspension, un espace intérieur où la peinture se regarde elle-même.

On entre dans la toile comme dans une salle d’exposition vide, où tout bruit semble suspendu avant même d’avoir franchi le seuil, comme si ce silence ambiant permettait enfin d’entendre ce que, d’ordinaire, nous ne percevons pas.
Il n’y a pas de décor, pas d’histoire : seulement l’intensité lumineuse du bleu.
Un bleu profond, presque physique, qui enveloppe tout, la figure, le fond, l’air entre les deux.
Il semble respirer à notre place, comme si la toile elle-même était traversée par un souffle autonome.

La Femme en bleu. Huile sur toile, collection particulière, vers 1970–1980.

Au centre, le buste d’une femme se détache, à la fois géométrique et apaisé.
Les lignes qui la composent tracent un ordre, un équilibre secret.
On sent, dans la rigueur du dessin, quelque chose d’inflexible et de tendre à la fois, comme si la peinture cherchait moins à imposer qu’à apaiser. Son corps n’est pas dessiné pour séduire, mais pour tenir, debout et stable, dans l’espace du tableau, une verticalité silencieuse, presque spirituelle. Elle est comme une structure intérieure devenue visible, la forme incarnée d’une force tranquille. Ses mains s’élèvent, paumes ouvertes vers le haut.
Ce geste, d’une simplicité bouleversante, contient et concentre tout le mystère du tableau.
On ne sait pas si elle parle à Dieu ou si elle lui répond, si elle offre quelque chose ou si elle reçoit.
Le mouvement est suspendu, entre la parole et le silence, comme une phrase restée en suspens dans l’air. C’est un instant de pure présence, fragile et invincible.

Son visage est d’une sérénité grave. Les yeux à demi clos ne regardent pas l’extérieur : ils se tournent vers l’intérieur. On dirait qu’elle contemple un feu doux qui brûle sans consumer.
C’est une femme qui pense, non pas avec son esprit, mais avec tout son corps, une pensée lente, incarnée dans la lumière. Chaque ligne, chaque surface bleue est une respiration contenue, un souffle silencieux de matière.

Pour legrand public, on pourrait dire ceci : imagine une figure debout dans une pièce entièrement bleue. Elle ne prie pas, elle ne parle pas, elle se tient là, droite et offerte, dans une clarté sans source. Ses paumes ouvertes murmurent, dans la langue du bleu :
“Zoti im që je në qiell…” (Mon Dieu qui es aux cieux…)

Mais rien n’est religieux ici. Cette prière n’est pas un acte de foi, mais une élévation muette, une pensée humaine, tournée vers ce qui dépasse. La femme en bleu n’invoque pas : elle respire le monde. Elle incarne la part de silence que chacun porte en lui, celle qui sait écouter sans répondre. Elle est le lieu même où la peinture devient conscience, où la lumière ne se contente plus d’éclairer, mais commence à peser.

La Femme en bleu II 1970-1980. Huile sur toile © Daut Berisha, dit Berisha la Rouge

Tandis que la première est peinte dans un ton de recueillement, comme si la peinture elle-même nous enseignait la lenteur et la paix, la seconde s’ancre dans une forme d’écoute.
Tout y est plus intime, plus contenu — un moment de réflexion silencieuse, où la pensée semble prendre corps dans la pose.
Si la première figure s’adresse au ciel, celle-ci semble attentive à la terre.

La femme est assise, légèrement penchée en avant. Ses bras reposent sur ses cuisses, les mains jointes, comme si elle mesurait le poids d’une idée. Rien n’est dramatique. Rien n’est lourd.
C’est une pensée calme, mais profonde, une tension douce, maintenue entre l’immobilité et l’attention. Elle semble plongée dans l’écoute — l’écoute du monde, du silence peut-être, ou d’une parole intérieure.
Mais cette écoute ne s’arrête pas au seuil de l’oreille : elle s’infiltre dans le corps, s’y diffuse, jusqu’à devenir digestion lente, méditation silencieuse de ce qui a été reçu. Le bleu la traverse, comme une onde réfléchissante qui pense à travers elle. La chambre bleue qui l’entoure semble un espace clos, presque mental. Un quadrillage fin couvre le mur du fond, comme une grille de lumière ou un réseau de mémoire. Ce motif ne retient pas la figure : il la soutient, il l’écoute à son tour — comme une structure cognitive discrète.
Le bleu circule entre le corps et le lieu, créant une respiration partagée entre la matière et l’esprit.

Ce corps, incliné vers l’avant, ne ploie pas sous le poids du monde : il écoute son propre silence.
La femme ne prie pas, elle se recueille. Elle s’incline légèrement comme on s’approche d’un secret qu’on ne veut pas troubler.
Le bleu, ici encore, ne décrit pas une émotion : il la contient, la maintient.
Il absorbe tout ce qui pourrait distraire, la douleur, le souvenir, la parole, pour ne garder qu’un battement pur, une vibration d’existence.

Regarder cette toile, c’est entrer dans une chambre où le temps se suspend. La figure ne demande rien : elle invite à écouter avec elle.
On comprend alors que le silence du bleu n’est pas vide : il est peuplé de la présence du regard.
Peu à peu, on cesse de voir pour simplement être vu, par cette femme qui pense sans mots, et qui nous offre, dans sa posture contenue, la mesure tranquille du monde.

Berisha la Rouge dans le bleu du silence

Chez Berisha la Rouge, le bleu n’est pas une parenthèse dans une œuvre dominée par la matière ardente : il en constitue le contrechamp silencieux, la respiration intérieure du geste.
Celui qu’on appelle la Rouge, pour la vigueur de sa lumière et la densité de sa matière, accède ici à une retenue qui frôle le mystique.
Le feu devient silence, et l’intensité se déplace, du mouvement vers la durée, de l’élan vers la présence.
Ce n’est plus la peinture qui agit, mais le regard qui s’approfondit.

Dans ces deux Femmes en bleu, la couleur n’est plus une émotion : elle devient forme de pensée.
Elles se tiennent dans un espace de recueillement : l’une tournée vers le ciel, l’autre vers la terre.
Deux mouvements d’une même conscience, deux modalités d’un souffle intérieur.
Entre elles circule un dialogue muet : l’offrande et l’écoute, la parole et sa résonance.

Le bleu n’est pas seulement une couleur de paix : c’est l’espace même où la peinture consent au silence pour accéder à la pensée.
Sous le pinceau de Berisha, il cesse d’être décoratif ; il devient nécessaire, presque organique.
Il porte le monde sans le raconter, il l’habite sans jamais l’illustrer.

Ce que l’on voit n’est pas une femme, ni deux, mais l’émergence d’une présence humaine face à l’invisible.
Un état de veille, un instant d’équilibre fragile entre lumière et retrait.
Dans ce bleu, tout ce qui brûlait dans le rouge se transforme — non en cendre, mais en clarté.

Peindre, pour Berisha la Rouge, c’est peut-être cela : restituer à la couleur sa capacité à se taire, et à la figure, celle de penser.

Notice biographique – Berisha la Rouge

Daut Berisha, connu sous son nom d’artiste Berisha la Rouge, est né à Pejë, au Kosovo, en 1938.
Formé à l’Académie des Beaux-Arts de Belgrade, il appartient à cette génération d’artistes d’Europe de l’Est qui ont traversé les frontières idéologiques pour rejoindre, à Paris, le vaste champ de la modernité picturale.
Installé en France dès les années 1970, il développe une œuvre d’une grande cohérence, fondée sur la tension entre la rigueur de la forme et l’intensité de la couleur.
D’abord marqué par le rouge, couleur de la matière, de la mémoire et du feu, il aborde, dans les années 1980, le cycle du bleu, où la peinture devient un lieu de silence et de pensée — une peinture qui ne raconte plus, mais qui veille.
Berisha la Rouge s’est éteint à Prishtina, au Kosovo, son pays natal, en 2023, laissant une œuvre rare et méditative, traversée par la lumière intérieure d’un feu devenu souffle.

©klarabudapost.com

© Daut Berisha, dit Berisha la Rouge

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