Tirana, le 10 juillet 2026
« Truth isn’t truth », « La vérité n’est pas la vérité », déclara un jour Rudy Giuliani, léguant sans le vouloir l’une des formules les plus saisissantes pour caractériser l’époque dans laquelle nous vivons.
Il y a une dizaine d’années, les Oxford Dictionaries désignaient post-truth (« post-vérité ») comme mot de l’année. Désormais, le fait compte moins que l’émotion. La RAND Corporation parle de truth decay, l’érosion de la vérité. Michiko Kakutani a consacré un ouvrage à ce qu’elle appelle la « mort de la vérité ». Quelle que soit l’expression retenue, le constat est identique : les faits perdent progressivement leur autorité.
Hannah Arendt avait pressenti ce basculement bien avant l’avènement des réseaux sociaux. Selon elle, la liberté d’opinion n’est qu’une illusion si les faits cessent d’être respectés. Nous pouvons débattre indéfiniment de leur signification, mais non de leur existence. Ce sont précisément les faits qui constituent le terrain commun sur lequel la politique démocratique devient possible.
Le paradoxe est que jamais les sociétés n’ont disposé d’autant d’informations qu’aujourd’hui. Le problème n’est donc pas le manque de faits, mais l’absence de patience et de discernement pour les distinguer de la propagande, de l’opinion ou du simple désir. Hier encore, la question essentielle était : « Que s’est-il passé ? » Aujourd’hui, elle est devenue : « Qui l’a publié ? »
Avant même de lire un texte, on fait le vetting de son auteur. Soutient-il le gouvernement ou l’opposition ? Vit-il ici ou à Londres ? Est-il un fidèle du pouvoir ou un militant ? Est-ce un retraité installé à Brooklyn dont l’horloge s’est arrêtée en 1944, ou un jeune qui croit que Sami Frashëri est le directeur d’un établissement scolaire à Tirana ?
Une fois passé au crible son parcours, sa famille, son lieu de naissance, ses photographies d’avant et d’après le Covid et jusqu’à ses commentaires sur Facebook, il ne reste plus guère de temps pour s’intéresser à ce qu’il a réellement écrit.
Il importe finalement assez peu que le « fait » soit vrai. Ce qui compte désormais, c’est le camp auquel il appartient.
Michel Foucault soutient que chaque société produit son propre « régime de vérité » : l’ensemble des mécanismes par lesquels certains discours acquièrent une autorité tandis que d’autres sont disqualifiés. Reconnaître que le pouvoir influe sur la manière dont circule la vérité ne signifie nullement qu’il la gouverne entièrement, ni que la vérité cesse d’exister. Bien au contraire : cette constatation rend encore plus nécessaire une vigilance critique quant aux conditions dans lesquelles son autorité est produite, diffusée et instrumentalisée.
Si « les nôtres » l’affirment, c’est un fait. Si c’est l’autre camp qui le dit, c’est de la propagande. Si cela me plaît, c’est une information. Si cela me déplaît, c’est une guerre hybride. Si la manifestation nous convient, elle est citoyenne. Si elle nous dérange, elle devient un complot international, un algorithme, l’Iran, la Grèce, la Russie… et, si cela continue encore quelques semaines, nous finirons bien par accuser la Nouvelle-Zélande.
Le problème n’est pas simplement celui de l’émotion. Les êtres humains ont toujours éprouvé des émotions ; ils ne sont ni des robots ni des tableaux Excel. Le danger apparaît lorsque l’émotion se substitue à la preuve, lorsque le fait est soumis au seul critère de son utilité.
Harry Frankfurt observe que le menteur reconnaît encore implicitement l’existence de la vérité, puisqu’il cherche précisément à la dissimuler. Celui qui produit ce qu’il appelle du bullshit, en revanche, lui est totalement indifférent. Peu lui importe qu’une affirmation soit vraie ou fausse ; seule compte son efficacité. C’est peut-être là que réside la différence la plus profonde entre la propagande classique et la culture contemporaine de la post-vérité.
Paul Ricœur apporterait ici une nuance décisive : interpréter n’est jamais inventer le réel. Toute interprétation honnête commence par le respect du fait. Nous n’interprétons pas pour effacer la réalité, mais pour mieux la comprendre.
« Les faits sont têtus ; nos désirs, nos inclinations et nos passions ne sauraient modifier l’état des faits ni celui des preuves. »
Ces mots sont de John Adams, patriote américain et adversaire résolu de la domination britannique, qui accepta pourtant de défendre devant les tribunaux les soldats britanniques poursuivis après le massacre de Boston. Il choisit la preuve plutôt que la passion.
Plus de deux siècles et demi plus tard, cette attitude demeure d’une exigence remarquable. Défendre les faits lorsqu’ils confortent nos convictions est relativement aisé. L’épreuve véritable commence lorsqu’ils les contredisent.
La technologie n’a pas inventé le mensonge. Elle lui a simplement donné le Wi-Fi.
Umberto Eco observait qu’Internet avait offert un mégaphone jusque-là réservé à l’idiot du village. Aujourd’hui, le véritable défi n’est plus le manque de voix, mais l’absence de filtres capables de distinguer l’argument du simple bruit.
Le problème ne réside plus seulement dans les fausses informations. Il est plus profond, et sans doute plus inquiétant : nous assistons à la fabrication de réalités parallèles, au sein desquelles le désaccord lui-même devient impossible, parce que les interlocuteurs ne partagent plus le même socle de faits.
Certains sont sincèrement convaincus que les embouteillages ou le coût de la vie ne constituent pas un problème. D’autres voient des investissements historiques là où leurs adversaires ne discernent que du clientélisme ; les uns saluent une justice renouvelée, les autres n’y voient qu’une justice sélective.
Une partie de ces divergences relève d’interprétations différentes d’une même réalité. Et cela est parfaitement légitime. Une démocratie vit précisément de cette pluralité des regards.
Mais lorsque l’un affirme que le verre posé sur la table n’existe pas, qu’un autre soutient qu’il s’agit d’un complot de l’opposition et qu’un troisième assure que la photographie du verre a été fabriquée par intelligence artificielle, nous ne sommes plus dans le désaccord. Nous avons quitté le terrain du débat pour entrer dans celui du bavardage télévisuel.
Chacun a le droit d’avoir ses convictions. C’est même ce qui fait la richesse d’une société libre. Nous pouvons penser différemment sans cesser de partager un même monde. Mais la démocratie ne peut survivre sans une base commune de faits. Nous pouvons discuter à l’infini pour savoir si le verre est à moitié plein ou à moitié vide ; encore faut-il reconnaître qu’il y a bien un verre sur la table.
La démocratie n’exige pas que nous pensions tous de la même manière. Elle demande seulement quelque chose de beaucoup plus modeste — et infiniment plus difficile : accepter qu’il existe une réalité commune avant d’entreprendre de l’interpréter.
La vérité n’est la propriété de personne : ni du gouvernement, ni de l’opposition, ni des manifestants, ni même de la majorité.
Une majorité peut remporter des élections. Elle peut même voter que deux et deux font cinq. Mais elle ne peut pas transformer ce vote en vérité mathématique.
La vérité est souvent inconfortable. Elle avance lentement, exige de la patience et résiste aux simplifications. Le mensonge, lui, arrive toujours séduisant, parfaitement emballé et prêt à l’emploi. Pourtant, le fait possède une qualité que rien ne remplace : il est obstiné.
On peut le dissimuler, le retarder, le relativiser, l’ensevelir sous le vacarme de dix débats télévisés simultanés. On ne peut pas le modifier.
Comme le résumait récemment un titre de presse, l’algorithme des difficultés finit toujours, tôt ou tard, par submerger l’algorithme de la propagande.
Au fond, la vérité n’est pas démocratique. Elle n’est ni socialiste ni conservatrice. Elle ne devient pas plus vraie parce que des millions de personnes y adhèrent, pas plus qu’elle ne cesse de l’être parce qu’elles ne sont qu’une poignée à la reconnaître. L’histoire est peut-être, au fond, le récit ininterrompu de la confrontation entre ce que les hommes désirent tenir pour vrai et ce que le réel persiste obstinément à être.
Et cela, contrairement à l’affirmation selon laquelle « la vérité n’est pas la vérité », a toutes les chances d’être… vrai.


Le visage de la post-vérité — image générée par IA